2.1 La communication appliquée à l’objet

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Cette notion de rapport à l’extérieur, et plus particulièrement d’interaction avec l’Homme, amenée par la question de l’objet de l’interface s’avère ainsi être au cœur de la problématique du designer numérique. Nous avons par ailleurs pu précédemment rapprocher cette problématique à l’idée du langage à travers l’étude de la matière de la machine. La matière produit ainsi du langage qui est perceptible à l’Homme par le biais d’une sorte de traduction à travers l’interface.

Il apparaît alors que le rôle de l’objet de l’interface est de constituer le lien avec l’Homme par le biais d’un langage. Cette action pourrait s’apparenter à une sorte de communication :

« Communiquer : v. tr. Et intr. XIVe siècle, au sens de « participer à quelque chose ». Emprunté du latin communicare, « mettre en commun, communiquer », puis « être en relation avec ». »(1)

L’objet du 21ème siècle est-il réellement doté d’une capacité de communication ? Quelles sont alors les propriétés de ces nouveaux objets à travers ce rapport « poussé » à l’Homme ?

Objet et communication d’Abraham A. Moles

Il est intéressant de constater que dès 1969, le professeur Abraham Moles, figure originale de l’épistémologie de la communication, liait la notion de communication à celui de l’objet. Une question qu’il introduira en premier lieu dans un article de la revue « Communications, n°13 » intitulé « Objet’et’communication » et qu’il approfondira par la suite dans son oeuvre « Théorie’des’objets » (1972).

En 1969, Moles considérait donc le rôle de l’objet dans l’environnement de l’homme. Il caractérise dans un premier temps l’environnement humain par la notion
d’ « environnement artificiel » résultant de l’image d’un monde se construisant et se développant en harmonie avec la culture que l’homme développe à travers son évolution. Cet environnement se compose alors d’un « monde des signes », d’un « monde des situations » et d’un « monde des objets ». Pour l’auteur, le contexte social a permis au monde des objets de se développer, ces derniers se multipliant et peuplant notre environnement. L’objet est alors devenu l’une des principales caractéristiques de l’environnement humain, impactant le cadre de notre vie quotidienne et introduisant pour la première fois l’idée d’une « sociologie de l’objet ».

Pour Moles, cette sociologie des objets applique « les méthodes et le cadre de pensée de la science des êtres en groupe (socius à l’univers des objets, d’une façon plus ou moins indépendante de leur relation significative avec l’être humain »(2). A travers cette phase, l’auteur introduit ainsi le rapport déjà significatif de l’objet aux hommes et à la société et cette proximité qu’il en résulte. L’objet en lui-même devient ainsi langage, il est vecteur de codes et de messages réceptifs à l’être humain dans le système de la société, son existence même devient ainsi un message d’un individu à un autre. De par sa forme, son utilisation ou bien encore son acquisition l’objet engendre une image empreinte de signification dans une société perceptive, devenant vecteur d’une communication au sens socio-culturel du terme.

Ainsi la forme de l’objet pourrait induire son utilisation, son utilisation pourrait à son tour induire un niveau de connaissance et son acquisition pourrait traduire l’image d’un statut social. Tout ceci reste une illustration réductrice de la richesse de messages pouvant être véhiculés par l’objet mais expose la capacité de celui-ci à communiquer. Il apparaît ainsi que chaque composant de l’objet peut être vecteur de communication à différentes échelles. Moles définit par ailleurs la notion même d’objet à travers cette accumulation de composants dans l’idée que ces derniers transparaissent, chacun d’eux étant détenteur d’un rôle : « L’objet est porteur de morphèmes assemblés dans un certain ordre, reconnaissables individuellement, combinables de multiples façons à partir de contraintes très générales. »(3). Nous pouvons ainsi affirmer que l’objet est pensé et avancer même que l’objet est pensée.

Pour Moles le constat est donc clair : « L’objet est communication, communication à de multiples titres »(4). A travers ses écrits, nous avons pu concevoir l’idée d’une communication appliquée à l’objet dans sa définition la plus « simple ». L’objet en lui-même présente ainsi une communication induite. Suite à l’arrivée des nouvelles technologies, nous avons vu que l’objet a évolué vers un modèle complexifié, doté de capacités nouvelles lui permettant d’approfondir ce rapport de communication avec l’Homme. Nous parlons alors de communication au sens propre et, en cela, nous assistons à l’apparition de l’objet communicant.

Objets communicants et internet des objets

La notion d’objet communicant comme nous l’utilisons dans le langage courant désigne généralement les objets permettant à l’être humain d’entrer en contact avec autrui. Cette définition réunit ainsi les objets numériques (ordinateurs, téléphones ou encore tablettes par exemple dotés, comme nous l’avons précédemment considéré, d’un langage (la matière calculée et d’une capacité transmettrice)(l’interface). A travers cette utilisation nous sommes donc amenés à définir l’objet communicant par l’objet qui permet de communiquer. Cette première évolution intègre l’objet dans un rapport de communication nouveau impliquant un développement de la communication social à travers l’utilisation de l’objet. Il apparaît alors que ce dernier fait preuve d’une capacité à engendrer du lien, de l’interaction.

Malgré tout, la notion d’objet communicant comme elle a été pensée se distingue par une tournure sensiblement différente qui nous amène à approfondir plus encore ce rapport à la communication : l’objet communicant désigne en fait l’objet qui communique. Là encore, les objets cités se rapportent à la définition car, comme nous l’avons vu, ils se trouvent dotés aujourd’hui d’une capacité à intégrer la notion de langage dans leur rapport à l’Homme. Le sujet de l’action n’est ainsi pas l’Homme mais bien l’objet, qui se rapproche du modèle humain dans son aptitude de communication. Cette seconde évolution permet alors de marquer une distinction entre l’objet d’aujourd’hui et celui évoqué par Moles : nous sommes véritablement passés d’une communication induite à une communication comme nous l’entendons au sens propre du terme.

Face au développement rapide des nouvelles technologies et aux enjeux de communication appliqués à l’environnement numérique, les objets d’aujourd’hui peuvent progresser vers un niveau de communication supérieur : celui de la communication autonome, un concept marqué cette fois par l’absence de l’Homme.

Malgré l’absence de définition, le profil de l’objet communicant se dessine petit à petit à travers l’énumération de principes majeurs. Nous avons vu qu’en terme d’objet communicant il ne se réduit pas à la communication objet/Homme mais intègre celle d’objet/objet. Ces objets obéissent à un système de communication complexe et dense qui pourrait être définit comme suivant :

« Un réseau de réseau qui permet, via des systèmes d’identification électronique normalisés et unifiés, et des dispositifs mobiles sans fil, d’identifier directement et sans ambiguïté des entités numériques et des objets physiques et ainsi de pouvoir récupérer, stocker, transférer et traiter, sans discontinuité entre les mondes physiques et virtuels, les données s’y rattachant. »(5)

Dans ce système les objets communiquent donc essentiellement entre eux par le biais de réseaux et automatisent ce processus en sollicitant le moins possible l’intervention humaine.

La notion d’objets communicants comme nous la décrivons va alors donner naissance à un terme, celui de l’ « internet des objets » (ou « IdO », terme introduit dans les années 1990. Cette notion met en avant cette image de réseaux et d’interconnexion matérialisant la communication du système d’objets liés. Le réseau de l’internet va alors rapidement s’affirmer comme réseau principal de ces communications modernes. Ce succès repose sur l’un des fondements du bon déroulement d’une opération de communication, à savoir : être compréhensible. La généralisation de protocoles de communication clairement définis par internet intègre alors l’idée d’un standard de langage universel, permettant d’éviter un chaos de croisement de langages personnalisés et inaccessibles pour communiquer efficacement, de manière compréhensible.

Il apparaît donc que l’existence même du concept d’internet des objets repose sur la nécessité d’une standardisation de la communication à travers les objets.

L’ensemble des objets communicants se développe ainsi pour créer l’objet du 21ème, peuplant notre environnement d’objets connectés doués d’une capacité d’échange et de langage. Surfant sur la force d’exploitation de la communication apportée par les nouvelles technologies, ces objets évolutifs étendent la notion d’interaction en l’assimilant à deux entités d’objets illustrant cette fois un schéma d’échange caractérisé par une totale abstraction de l’Homme.

Le « machine to machine » comme nommé par les spécialistes apparait être le cœur de la prochaine révolution de la société de l’information. L’internet des objets attribue peu à peu aux «choses» des aptitudes longtemps réservées aux humains comme la possibilité de dialoguer. Les objets vont ainsi progressivement changer de statut dans la société modifiant le rapport de l’Homme face à cet environnement autonome communicant.

L’arrivée des objets communicants introduisant le langage au sein de la machine fait alors de l’objet non plus une chose qui agit, mais une chose qui réagit. A travers cette phrase nous induisons un autre aspect de ces nouveaux objets : la notion d’intelligence.

1 définition issue du dictionnaire de l’Académie française, 9ème édition
2 Abraham Moles article «Objet et communication» issu de la revue Communications page 2 – lignes 2 à 4
3 Abraham Moles article «Objet et communication» issu de la revue Communications page 2 – lignes 17,18
4 Abraham Moles article «Objet et communication» issu de la revue Communications page 2 – lignes 21, 22
5 définition issue de l’étude L’internet des objets par P.J. -enghozi, S. -ureau et F. Massit-Folléa

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