2. Deuxième situation éducative : co-construction d’une charte d’utilisation des ordinateurs

Non classé

2.1. Le contexte de la situation de départ

2.1.1. Les acteurs en présence

• 10 bénéficiaires âgés entre 11 et 16 ans ;
• Thierry (éducateur) ;
• Moi-même.

2.1.2. Le contexte

Il s’agit de prévenir collectivement, au sein du Foyer, l’usage abusif ou détourné des ordinateurs investis par les jeunes dont l’accès y est autorisé (à partir de 11 ans). Dans ce cadre, les quatre machines destinées aux bénéficiaires avaient déjà été déplacées d’un local situé dans les combles de la maison vers la salle à manger principale, pour l’aménagement suivant :

Le contexte

L’objectif de ce déménagement était de pouvoir garder, au moyen d’une pièce centrale de la maison, un regard plus vigilant sur la manière dont les bénéficiaires se servent du matériel informatique et dont ils surfent sur le Net. « Centrale » est ici à entendre au sens de très régulièrement fréquentée par tous les acteurs de l’institution.

Malgré cette excellente initiative d’équipe, j’ai pu constater qu’il existait, concernant les règles d’utilisation, quasiment autant de versions qu’il y a de jeunes en droit d’utiliser les ordinateurs. Il me semble que cela est probablement dû au caractère purement informel de ces règles. C’est pourquoi j’ai estimé qu’il fallait leur conférer un cadre officiel, qui soit univoque et équitable pour tous : adultes comme jeunes. De là me vint l’idée d’une charte. Ce document formel contiendrait à la fois des propositions apportées par les usagers eux-mêmes et le point de vue de l’équipe éducative. La raison de faire intervenir les intéressés en la matière est celle de promouvoir leur responsabilisation, ainsi que leur autocontrôle. Il y aurait par conséquent des règles négociables, mais aussi des normes « imposées » et inaliénables (surtout lorsqu’il s’agit de la sécurité et des moeurs des bénéficiaires). Ces règles font parties aussi des mesures de prévention* des mésusages des T.I.C.

Aussitôt réfléchi, je soumets mon projet à la chef-éducatrice qui trouve ce dernier très judicieux parce que fondamental. J’obtiens le feu vert pour sa mise en chantier. Il m’incombera d’élaborer les grandes lignes de cette charte organisée en articles et de la soumettre à l’approbation des éducateurs, tout en tenant compte des différentes propositions des jeunes concernés.

Dans cet d’esprit, j’ai l’intention de réunir les jeunes autour d’une table. La réunion mensuelle des enfants se prêterait bien à cela. Ainsi, je leur ai donné la parole un mardi soir, en deuxième partie de la réunion, qui leur est coutumièrement consacrée, pour exprimer leurs idées.

Pour l’occasion nous sommes assis autour de tables, dans le local où se retrouvent ordinairement les membres de l’équipe éducative pour leur réunion hebdomadaire. Après que Thierry ait animé la première partie de la réunion, j’interviens à mon tour pour le motif dont les participants ont une vague idée.

2.2. Les faits observables

MOI (m’adressant à tous) : « Est-ce que vous savez pourquoi j’ai demandé à vous voir pendant cette réunion ? »
KIMMY (14 ans) : « C’est parce qu’il y a un problème avec les ordinateurs ! »
MOI : « Oui… C’est un peu vrai… En fait, il y a un problème avec leur utilisation plutôt. Qu’estce qu’on peut faire pour arriver à se mettre d’accord ensemble sur l’utilisation de quelque chose, à votre avis ? »

Caroline (15 ans) lève la main.

MOI : « Oui, Caroline ? »
CAROLINE : « Ben, on peut faire des règles. »
MOI : « OK, à quoi servent les règles ?… Quelqu’un d’autre s’il vous plaît ?…
Je m’aperçois que Benjamin et François, assis côte à côte, parlent entre eux en riant. Certains de leurs voisins rient ou sourient également. Pour faire cessez ce que j’interprète comme une distraction, je décide d’interpellé les deux garçons.
MOI : « Par exemple Benjamin ou François qui semblent avoir beaucoup de choses à nous dire. »
BENJAMIN (11 ans) : « On s’en fout de ton truc sur les ordis. »
THIERRY (s’adressant à Benjamin) : « Oh, un autre genre s’il te plaît !… Et comme tu commences à faire le biesse, j’aimerais justement que tu répondes à la question d’Olivier. »
BENJAMIN (marmonnant) : « Non, j’m’en fous !… »
THIERRY : « Dans ce cas, je ne veux plus t’entendre parler, à moins qu’Olivier te le demande.
Sinon, tu sors !… Et c’est un avertissement qui compte pour les autres aussi.»

Benjamin baisse la tête.

MOI : « Alors, je répète ma question : pour quelle raison est-il à votre avis parfois important de faire des règles ?… On écoute François, peut-être ?… »

François (11ans), sourire aux lèvres, confie quelque chose d’inaudible pour moi à son voisin, Benjamin, qui manifeste le même type de mimique faciale.

MOI : « François ? »
FRANÇOIS : « Oui, Olivier ? »

En contact regard avec François, je hausse les sourcils et écarte les mains devant moi pour lui signifier que j’attends qu’il s’exprime.

FRANÇOIS : « Ben, on fait des règles pour dire ce qu’on peut faire et ce qu’on peut pas faire. »
MOI (en regardant François dans les yeux) : « Ben, voilà qui est intéressant et bien vu !… Merci François ! »

François m’adresse un léger sourire.

MOI (en balayant l’assemblée du regard) : « Comme le dis François, des règles ou un règlement c’est un texte qui précise ce qui est autorisé, interdit, parfois toléré, spécialement lorsque des personnes vivent ou travaillent ensemble au même endroit… Comme vous le savez, les jeux que vous faites ensemble ont tous leurs règles qui disent ce qui est permis ou interdit. Qui peut me dire ce qu’il y a comme règlement pour bien vivre ensemble dans cette maison ? »
DAMIEN (15 ans) : « Ben, on n’a pas de règles dans la maison. »
KIMMY (14 ans, soeur de Damien) : « Ben si, t’es biesse toi ! On a eu des feuilles avec des règles quand on est arrivé au Foyer ! »
MOI : « Tout à fait Kimmy ! Et ce document s’appelle un règlement d’ordre intérieur, qu’on abrège par R – O – I. »
LILY (14 ans) : « Ah ouais, c’est le truc que ton éduc référent et P… (chef-éducatrice) te donnent quand t’arrive la première fois avec ta mère ! »
MOI : « Oui, Lily. Et certains enfants viennent à l’entretien d’accueil avec leurs deux parents parfois. »
Une bonne moitié des jeunes présents me regardent fixement pendant que je parle, d’autres font des apartés.
MOI : « Voilà, maintenant j’aimerais bien que vous m’écoutiez tous attentivement : ce que je vais expliquer est très important pour la suite. »
THIERRY (s’adressant à Damien qui vient de commencer à parler à plus haute voix : « Damien, il me semble que tu n’aies pas bien compris la consigne… »
DAMIEN : « Si, mais ça me casse les couilles son truc là. Et de toute façon ça ne sert à rien. »
THIERRY : « Toi tu considères que ça ne sert à rien. Mais apparemment ça intéresse d’autres qui participent ou font au moins semblant de s’intéresser en se taisant. »
DAMIEN : « Moi, j’préfère me casser parce que ça me saoule ! »
THIERRY : « Alors, vas-y : tu te lèves, tu sors et que je n’ai plus de remarques à te faire le restant de la soirée ! »
DAMIEN (dans un sourire « pincé ») : « Non, j’rigole ! »
THIERRY : « Mais moi j’rigole pas, mon coco. Donc, tu sors et sans faire ton kéké, s’il te plaît, sinon ça va mal aller pour toi. De toute façon j’avais prévenu et je continuerai de sévir, s’il le faut.»

Damien se lève en gardant un sourire aux lèvres et quitte le local en fermant doucement la porte derrière lui.

MOI : « Voilà : je continue. Ce soir, nous voulons tenir compte de votre avis à tous pour la création d’un règlement un peu particulier. Il s’agit d’une charte. Quelqu’un sais ce que c’est une charte ? »

J’attends quelques secondes de grand silence et des lèvres qui se crispent dans mon auditoire.

MOI : « Personne ?… (balayage de regard, en guise d’interrogation de ma part, des visages qui me font face et restent figés) Bien. Alors ça mérite une petite explication supplémentaire. »

En adaptant mon langage, je leur explique qu’une charte est un texte officiel composé de compromis normatifs, pour un fonctionnement spécifique, entre des personnes ou des parties. Le contenu est ratifié par les signatures individuelles des contributeurs pour authentifier les accords communs. J’illustre ma définition en l’appliquant au contexte de la réglementation de l’usage des ordinateurs au Foyer. Ensuite, je m’attache à les convaincre de l’importance de leur contribution, non seulement pour eux-mêmes, mais aussi parce que cette charte sera au service de leurs successeurs.

Tout au long de mon explication, j’essaye de donner de la consistance à mes propos par une gestuelle bien marquée et en prononçant les mots-clés avec plus d’intensité.

Pour finir, je les invite à s’exprimer oralement sur les normes d’utilisation auxquelles ils pensent. Je leur laisse quelques instants de réflexion avant d’inviter Caroline, ma voisine de gauche, à prendre la parole la première.

CAROLINE : « Je dois dire les trucs qu’on peut pas faire ? »
MOI : « Oui, ce qu’on peut pas faire, ce qui est permis aussi ou encore ce qu’il y a moyen de négocier. »
CAROLINE : « Ah, OK !… Alors… On peut pas aller sur les sites pornos… »
MOI (en regardant Caroline avant de balayer de mes yeux l’auditoire un peu dissipé) : « Ah, parce qu’il y en a qui vont sur des sites pornographiques ? »
CAROLINE : « Oui, y a Damien… »
MOI (interrompant Caroline) : « Stop ! Je ne voulais pas de noms. De toute façon, je m’en doute que c’est généralement des garçons, mais bon… Pas de racuspotage, s’il vous plaît !… Ensuite ? »
CAROLINE : « Ne pas manger à l’ordi. »
MOI : « Oui, très bien, Caroline : on ne peut pas manger ou boire au-dessus, devant ou à côté des ordis… Autre chose, Caroline ?… »
CAROLINE : « Oui… On ne doit pas toucher l’écran. »
MOI : « Très bien… (je prends note) C’est vrai que les dames d’ouvrage se plaignent souvent de beaucoup de traces de doigts sur les écrans… Autre chose, Caroline ? »
CAROLINE : « Ben voilà, c’est tout. »
MOI : « Merci Caroline ! Ce que tu nous proposes est intéressant. On va passer maintenant à Fiona, puis à Lily et ainsi de suite dans le même sens (avec mon index, je dessine une ligne devant moi pour montrer le sens du tour de table)… Fiona, nous t’écoutons ! »
FIONA (16 ans – la tête reposant sur l’avant-bras gauche et le point de la main collé contre sa joue) : « J’ai rien à dire. »
MOI : « T’es bien sûr, Fiona ? »
FIONA : « Oui. »
MOI : « Je te conseille d’en profiter maintenant que tu as la possibilité de t’exprimer sur le sujet. »
FIONA : « Oui oui, pas souci. Mais, non merci Olivier. De toute façon, la plupart du temps, je fais que de l’ordi chez Pierre, alors… »
MOI : « OK, tu es libre. Je n’ai pas le droit de t’obliger à t’exprimer là-dessus. C’est ton choix après tout. »
FIONA (intonation mélodieuse) : « Ben tu vois bien que tu finis par comprendre, Olivier ! »
MOI : « Merci Fiona. Suivante ! » Je hoche la tête en direction de Lily pour désigner son tour de parole.
LILY : « Ben ché pas. »
MOI : « Allez, t’as bien une petite idée !… N’importe : la première chose qui passe par la tête, là, de suite. »
LILY : « Ben ché pas moi : on peut pas boire sur l’ordi ? »
MOI : « OK, boire, manger : ça on l’a déjà dit… Autre chose ? »
LILY (souriant) : « Non c’est tout, ahein ! »
MOI : « OK, merci Lily. Christelle ?… »
CHRISTELLE : « Ben, on ne doit pas tout le temps aller sur Facebook ou Youtube, mais on doit aussi aller sur le site de T… P… ? »
MOI : « Tout à fait… »

Je leur rappelle que le Foyer a un contrat avec l’ASBL qui a fourni gracieusement les ordinateurs et s’occupe de leur maintenance et administration au même titre. En échange les utilisateurs sont tenus d’aller le plus souvent possible sur le site Internet de la même ASBL, afin de s’inscrire à des activités que cette dernière propose périodiquement (camps, jeux-concours pour gagner des places, etc). Il y a aussi quelques jeux vidéo adaptés à leurs différents âges.

BENJAMIN : « Ouais mais quand on y va, y a jamais de place ou alors c’est des camps de nuls. »
MOI : « Oui, Benjamin, nous savons bien que les camps intéressants sont vite complets. D’où l’importance de consulter leurs propositions le plus souvent possible. En plus, y a parfois des désistements. »
BENJAMIN : « Ouais, mais c’est nul quand même. »
CAROLINE : « Benjamin, chui peut-être pas toujours d’accord avec toi, mais là t’as bien raison : y a toujours de la place dans les trucs débiles. »
THIERRY : « Oui mais, oh les gars-là ! Je vous signale que certains ont déjà été au ski avec eux et qu’apparemment vous aviez trouvé ça génial ! »
FIONA : « Thierry, tu peux nous faire avaler ce que tu veux, en dehors de quelques exceptions, c’est quand même la plupart du temps débile ! »
MOI : « Bon !… On ne va pas s’éterniser là-dessus, car d’autres doivent encore parler. En plus je te rappelle, Fiona, que tu n’avais rien à dire. Et, subitement, comme par enchantement, t’as plein d’idées qui te viennent…
Fiona me regarde fixement, avec la tête inclinée sur le côté.
MOI : « Merci à Christelle de nous avoir rappelé notre obligation envers T… P… . Johanna ? »

Johanna, 16 ans, secoue sa tête de gauche à droite et de droite à gauche.

MOI : « T’es sûr que tu ne veux rien dire ? »
JOHANNA : « Non. »
MOI : « Quand tu dis  »non » tu veux dire que tu veux dire quelque chose ou que tu n’as rien à dire ? »
JOHANNA (regardant par en-dessous de ses lunettes en secouant encore la tête de la même façon que précédemment) : « J’ai rien à dire. »
MOI (en soupirant) : « Bien, merci Johanna… On passe maintenant à l’autre côté en commençant par le fond… Kimmy ?… »
KIMMY : « On doit utiliser un casque si on écoute de la musique sur Youtube. »
MOI : « Pour le casque, il faut bien reconnaître que tu es la seule à en avoir un. Et je trouve ça bien respectueux vis-à-vis des autres de l’utiliser. Mais comme il n’y en a plus près des ordis parce que certains les ont cassés, il faudrait en racheter pour chaque ordi. En attendant, il faudra toujours passer les musiques à tour de rôle. Ensuite ? »
KIMMY : « On doit pas mettre le son trop fort à cause des autres. »
MOI : « Oui : si quelqu’un est dérangé par le son trop fort, il peut demander à ce qu’on le baisse. Sinon, en dehors de ce qu’on doit faire ou ne peut pas faire, est-ce que tu vois une permission ?… Par exemple, quand on rentre de l’école, qu’est-ce qu’on peut faire sur les ordinateurs après le goûter ? »
KIMMY : « On peut faire des devoirs. »
MOI : « Très bien ! C’est la réponse que j’attendais ! Vous pouvez faire des recherches sur Internet pour certains devoirs d’école… Maintenant, j’aimerai qu’on passe aux suivants, en restant dans le sens du roulement. François, vas-y ! »
FRANÇOIS : « Ben, on peut jouer à des jeux sur Internet. »
MOI : « Et c’est ce que vous faites le plus pendant votre temps libre, après le souper le mercredi et le vendredi ; autant que vous voulez le week-end avec l’autorisation de l’éducateur qui travaille
MOI : « Et Benjamin maintenant ? »
BENJAMIN : « On peut aller sur Facebook ou télécharger des musiques. »
MOI : « Télécharger des musiques ou films est normalement punissable par la loi, vous devez le savoir : c’est considéré comme du piratage. Maintenant, je sais que la plupart des gens le font. Mais ça ne veut pas dire pour autant qu’il soit permis de le faire. Tu as encore parlé de Facebook. Quelqu’un peut nous dire à partir de quel âge on peut aller sur Facebook ? »
CAROLINE : « Facebook, c’est que à partir de 13 ans ! »
MOI : « Exact, Caroline, même si j’en vois quelques-uns y aller à partir de 11 ans, sans vouloir les citer… Benjamin, tu avais fini de nous faire tes propositions ? »
BENJAMIN : « Non, j’avais pas fini. »
MOI : « Alors vas-y tu as normalement toujours la parole, excuse-moi de t’avoir interrompu. »
BENJAMIN : « On ne doit pas bouger l’ordi. On ne doit pas s’exciter sur le clavier ou écrire dessus… (il réfléchit) On ne doit pas débrancher les prises parce que ça fait buguer les ordis. »
MOI : « Merci Benjamin !… Ben voilà, c’est bien intéressant tout ce que vous avez tous dit ce soir pour la charte… Je vais être honnête avec vous en vous disant que ce que vous avez dit correspond presque entièrement à ce que j’avais déjà imaginé, dans un premier temps, en réfléchissant aux principaux points de cette charte… »

Sourire sur les lèvres de la majorité des jeunes présents.

FIONA : « Ben tu nous prends pour des barakis ou qwé ? »
MOI : « Pas du tout Fiona, et je sais que vous avez tous beaucoup de qualités. Ce qu’y a, c’est que je n’imaginais pas par avance que vous pensiez exactement aux mêmes idées que moi…
Voilà, OK ? Je vous remercie tous pour votre attention, votre patience et votre participation… »

Ma conclusion est aussitôt coupée par le bruit des jeunes qui se lèvent et semblent déjà viser la sortie du local. Je hausse le ton pour faire surpasser le brouhaha qui est en train de s’amplifier. Je leur crie que l’équipe tiendra compte de leurs propositions, mais que nous ajouterons aussi des choses non-négociables parce qu’elles sont super importantes pour leur sécurité et leur santé.

2.3. Mon ressenti et mes attitudes

• Cela me convient que Thierry assure le recadrage des comportements susceptibles de ralentir le déroulement harmonieux du débat et, de cette façon, chacun de nous deux peut se cantonner dans un rôle bien déterminer ;
• Je ne suis pas étonné des réactions de Benjamin ;
• Je suis exaspéré par le comportement de Damien.
• Je n’interviens pas par rapport à l’attitude négative de Damien, pour ne pas interférer dans les interventions de Thierry ;
• Je suis un peu décontenancé face à la décision radicale et rapide de Thierry de mettre Damien à la porte, mais je n’ose pas contrecarrer la résolution du premier par cohérence éducative ;
• La dénonciation de Caroline, de surcroît en situation de groupe, m’insupporte ;
• Je suis un déçu par le refus de participation de Fiona, parce que je la sais dotée de ressources pour s’exprimer oralement et en public ;
• J’ai tendance à employer parfois un ton un peu ironique pour exprimer ma perception du désintérêt qui flotte dans l’atmosphère de la réunion ;
• Je suis authentique quand je dis que je n’imaginais pas que les idées énoncées correspondraient autant à la plupart de celle que j’avais déjà élaborées.
• Je suis en empathie* avec Johanna ;
• Je suis vraiment soulagé de voir qu’au moins deux jeunes (Caroline et Kimmy) font l’effort de s’impliquer ;
• Je suis agacé d’entendre Fiona faire une remarque à Thierry, alors qu’elle n’avait rien à dire lorsque c’était son tour de parler ;
• Je me sens rabaissé par l’intonation mélodieuse de Fiona ;
• Je suis agréablement surpris, vers la fin de la réunion, du sérieux des suggestions de François et Benjamin qui sont d’ordinaire des leaders négatifs en situation de groupe ;

2.4. Mes interprétations a priori

• Benjamin méprise le sujet de la discussion ;
• François soutien Benjamin dans un premier temps ;
• Le léger sourire que François m’adresse me prête à penser qu’il se sent valorisé lorsque je lui fais des compliments ;
• Les bénéficiaires ne s’intéressent pas aux documents formels qui régissent leur quotidien ;
• La préoccupation de Damien par d’autres centres d’intérêt rend sa collaboration à la charte futile pour lui ;
• Christelle est touchée dans son amour propre lorsque je la recadre par rapport à sa tentative de colportage ;
• Fiona se montre rebelle et utilise un ton moqueur ;
• Johanna déteste parler en public ;
• Lily, n’ayant pas envie de réfléchir, se contente de répéter ce qui a déjà été évoqué pour ne pas avoir l’air stupide en restant sans réponse ;
• Caroline et Kimmy sont les plus motivées par la thématique à l’ordre du jour ;
• François et Benjamin sont plus motivés en fin de la réunion.
• Des informations complémentaires utiles à la compréhension de la situation
• J’ai eu plusieurs conflits non-réglés avec Benjamin durant les mois qui précèdent la réunion. Ordinairement, il me provoque ouvertement, en situation de groupe, chaque fois que je le recadre par rapport à un comportement que j’estime non approprié vis-à-vis d’un pair. Dans le quotidien, chaque fois que j’invite le garçon au dialogue, pour régler nos différents, il a un comportement de fuite ou d’évitement.
• Benjamin est privé de contact avec sa mère depuis plusieurs semaines : le droit de visite de cette dernière est momentanément suspendu par décision de l’autorité mandante, parce qu’elle avait plusieurs fois outrepassé les limites qui lui incombaient dans l’exploitation de ce droit.
• Damien, qui est un passionné de M.M.O.R.P.G.* (rappel), transgresse largement la règle affichée qui limite le temps d’ordinateur à deux soirées par semaine en période scolaire, soit 30 minutes par utilisateur lors des jours d’autorisation. En week-end familial, il passe la majore partie du temps sur Internet (rappel). Temps qu’il prolonge parfois jusqu’à deux voire trois heures du matin (information obtenue de lui-même).
• Trois fois par semaine, Fiona ne rentre pas au Foyer de suite après sa journée d’école car elle est autorisée à se rendre chez son petit ami, où elle passe aussi ses week-ends. Elle est proche de sa mise en autonomie à l’occasion de laquelle elle ira probablement vivre chez les parents de son petit ami, dans un premier temps.
• Johanna présente une déficience mentale modérée.

2.6. Questionnement ouvert et hypothèses de compréhension

2.6.1. Mon questionnement

• Quelles causes amènent certains jeunes à se montrer moins enthousiastes, voire hostiles ou rebelles ? Qu’est-ce qui dans mon attitude globale les conduit à se comporter ainsi ? Dans quelle mesure les moins motivés n’apprécient-ils pas que je veuille les impliquer dans des décisions qui les concernent directement ?
• Certains de mes propos ou attitudes manquent-ils de congruence ? Que peut susciter chez les jeunes le ton un tant soit peu ironique que j’emprunte par moments ?
• Dans les débuts de mon intervention, comment Benjamin et François perçoivent-ils ma façon de les interpeller ? Est-ce adéquat de ma part de solliciter Benjamin aussi directement, en considération des difficultés relationnelles que j’ai avec lui ? Suis-je suffisamment en empathie* avec François lorsque je l’incite à s’exprimer, après l’intervention de Thierry ? Comment aurai-je pu permettre aux deux garçons de se sentir davantage concernés ?
• La formulation de ma question, en ce qui concerne la consultation des sites pornographiques, n’induit-elle pas déjà finalement le type de réponse que je réfute ensuite ? Comment, dans ce cas, Caroline perçoit-elle la remarque que je lui fais consécutivement à sa réponse à cette question ?
• Que signifie pour les usagers l’existence d’une réglementation formelle de l’utilisation des ordinateurs ?
• Quel impact a, sur les plus distraits, le renforcement de ma communication para-verbale*, pendant mon explication de ce qu’est une charte ?
• Est-ce que je rencontre une motivation réelle lorsque j’encourage Lily à s’exprimer ?

2.6.2. Mes hypothèses de compréhension

1) Certains jeunes sont plus réticents à l’application d’une charte parce qu’ils estimeraient qu’elle rajouterait d’autres contraintes et limites au cadre normatif qui leur incombe déjà ;

2) Je ne les ai pas suffisamment conditionnés* au déroulement d’une phase extraordinaire de réunion ;

3) Le sujet abordé devrait faire l’objet exclusif d’une réunion « à part » afin que les jeunes ne soient pas ennuyés par l’élasticité de la séance ;

4) Les réactions négatives (cf. Le renforcement négatif*) correspondraient à une forme de provocation pour exprimer un désintérêt total par rapport à ce que leur propose :

• La réaction vive de Benjamin vis-à-vis de moi serait le comportement le plus approprié* qui lui permette d’exprimer ses conflits non résolus avec moi ;
• Benjamin, qui a besoin de compensé affectivement l’absence de contact avec sa mère, ne pourrait plus communiquer aussi longuement via les réseaux sociaux ou les jeux multi-joueurs en ligne.
• Damien serait doublement contrarié : il existe une limitation formelle d’utilisation fixée à 30 minutes, qu’il a déjà du mal à observer en temps normal, et en plus on veut y rajouter d’autres règles formels qui représentent par conséquent des contraintes supplémentaires ;
• Fiona, qui est plus souvent chez son copain (qui habite avec ses parents) qu’au Foyer et logiquement proche d’une fin de placement, se sentirait moins impliquée dans la vie communautaire et par conséquent moins concernée par les règles qui la régissent.

5) L’emploi d’une certaine ironie de ma part serait contre-productif pour placer François et Benjamin dans des conditions favorables à ce qu’ils soient preneur de ce que je leur propose ;

6) Fiona aurait recours à un ton moqueur pour réagir en miroir par rapport à l’ironie qu’elle pourrait percevoir chez moi ;

7) Pratiquer l’écoute active* par rapport au ressenti de François, au lieu de lui « forcer la main » pour parler, l’aiderait à se sentir plus concerné par le sujet du débat en cours ;

8) La réalisation de la charte ne rencontrant majoritairement pas l’intérêt général, le renforcement de ma communication para-verbale* n’aurait aucun effet
d’augmentation de la réceptivité des jeunes à la définition que je leur propose d’une charte ;

9) Caroline peut percevoir comme inéquitable le reproche que je lui fais suite à sa tentative de dénonciation, parce que j’envoie des messages contradictoires* entre une question que je pose et la façon dont je réagis à la réponse qu’elle me donne ;

10) Le double message* (cf. La congruence*) que j’envoie aux jeunes, d’une part en disant à Fiona qu’elle est libre de s’exprimer ou pas et d’autre part en restreignant cette liberté à d’autres par recours à l’incitation ou la suggestion, défavoriserait de plus en plus leur participation active ;

11) En validant les réponses de quelques-uns, je donnerai le sentiment au groupe qu’il existe des « bonnes » et des « mauvaises » réponses. Ainsi, certains aurait des réticences à s’exprimer par peur de se tromper ;

12) L’annonce de certaines informations importantes du cadre de la réunion à la fin de celle-ci pourrait donner l’impression aux jeunes d’une déloyauté de ma part, car ceux-ci pourrait se sentir trompés dans la connaissance des règles du « jeu dans lequel on joue » tandis que les « dés sont jetés » depuis longtemps.

2.7. Comment intervenir prochainement ?

• Par rapport à un aspect purement organisationnel, je choisis les hypothèses de compréhension 2 et 4 pour en faire une action éducative. Désormais, chaque fois que j’organiserai une réunion, je veillerai à rappeler avant aux jeunes le plus fréquemment possible (quitte à afficher une convocation aux valves qui leurs sont destinées) le moment et l’endroit de son déroulement. Ils seront alors moins pris au dépourvu et pourront mieux organiser leurs activités de temps libre. Par ailleurs, je veillerai à ne pas l’inclure dans l’une de leur réunion ordinaire dont le contenu est généralement déjà suffisamment dense.

• Au regard de la dimension relationnelle et pédagogique, il me semble que les hypothèses 8 et 9 se prêtent bien à une piste d’intervention que je dois mettre en oeuvre : la congruence entre ce que je ressens et ce que j’exprime est une caractéristique centrale de toute relation qui se veut d’aide et d’écoute.

2.8. Mise en application des deux premières pistes envisagées et ratification de la charte

Une fois que j’ai rédigé le document, j’en glisse une copie dans le cahier de communication pour le soumettre à examen et avis de tous les membres de l’équipe éducative. Cette démarche me permettra de réaliser quelques améliorations, en tenant compte d’éventuelles remarques émises.

Ensuite, je profite d’une réunion du mardi matin, où tous les membres de l’équipe sont présents, pour leur faire signer la charte finalisée. Cette dernière est ratifiée à l’unanimité. De là, j’obtiens un accord hiérarchique pour organiser une autre réunion d’enfants, qui servira à clôturer ma démarche par leurs signatures et à accueillir leurs éventuelles contestations ou suggestions. Je fixe la réunion un lundi à 19h00 (en dehors du créneau traditionnel donc). En attendant, j’affiche la convocation des concernés aux valves d’information qui leur sont destinées.

Chaque fois que je suis attablé avec eux pour le souper, je n’hésite pas à leur rappeler le moment que j’ai fixé et auxquels ils sont conviés.

Je me réunis avec sept intéressés, le lundi suivant à l’heure programmée, pendant une période de congés scolaires. Kimmy, Damien et Fiona, en « retour famille », sont absents.

Suite à ma lecture du texte, à l’occasion de laquelle mon auditoire est un peu dissipé par quelques « pitreries » de Benjamin et François, je propose un tour de table pour relever d’éventuelles revendications par rapport à la finalisation de la charte. Benjamin – qui restera le seul à vouloir s’exprimer – affirme qu’il aimerait que les éducateurs demandent aux administrateurs des ordinateurs de surveiller les discussions en ligne sur leur site, car des jeunes d’autres institutions leur enverraient des insultes via ce média. Le garçon me rappelle également qu’ils n’ont toujours pas de casques audio pour les ordinateurs et me demande quand ceux-ci arriveront. J’approuve ses remarques pertinentes et lui promets de transmettre à qui de droit.

En guise de clôture, j’invite chacun des présents à signer. Tout le monde s’y exécute. Les trois absents signeront le document dès qu’ils seront revenus de leur séjour familial.

2.9. Evaluation de l’impact de mon action

Je trouve que le rappel fréquent du moment de la réunion, dédoublé par un affichage, a porté ses fruits. Je pense aussi que le caractère « bon-enfant » et le meilleur déroulement de cette réunion sont à attribuer à sa durée nettement plus courte par rapport à la première.

En dehors des moments d’effervescence collective déclenchés par les pitreries de Benjamin et François, les jeunes bénéficiaires se sont montrés bien réceptifs. De plus, j’ai été agréablement surpris du bien-fondé de l’implication de Benjamin.

Reste à observer dans quelle mesure la charte aura l’influence espérée en terme d’utilisation saine des machines.

NB : La charte ratifiée par les deux parties (l’équipe éducative et les 10 jeunes concernés) sera affichée, comme prévu, au-dessus des ordinateurs des jeunes, dans la salle à manger principale. Idéalement, il faudrait faire mention de son existence dans le ROI et/ou dans le projet pédagogique de l’institution. Il s’agira d’en renouveler les signatures chaque fois qu’un autre jeune sera en âge d’accéder aux ordinateurs.

Page suivante : 3. Troisième situation éducative : avec François

Retour au menu : Régime virtuel équilibré pour jeunes placés : Comment, en tant qu’éducateur de SAAE, construire une relation éducative porteuse pour prévenir les usages problématiques des interfaces numériques ?