1.1.2. Les événements de Saint-Léonard et de Saint-Lambert

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En 1968 éclatait à Saint-Léonard, banlieue populaire majoritairement francophone de Montréal, une crise majeure dans l’éducation Québécoise. La population de cette ville devenait de plus en plus anglophone suite à l’arrivée massive d’immigrés italiens. En choisissant les écoles bilingues de leur quartier, les enfants italiens s’intégraient en réalité au milieu anglophone :

« En effet, plus de 85 % des élèves qui terminaient leurs études primaires dans ces écoles se dirigeaient vers les écoles secondaires de langue anglaise » (V. Levine, 1997 : 118).

Le reportage de Radio Canada(12), en interrogeant les immigrants italiens sur ce choix, montre que les Italiens sont inquiets de l’insécurité linguistique qui règne au Québec et que l’utilité de la langue française ne dépasse pas les frontières Québécoises. C’est dans ce contexte que la commission scolaire catholique de Saint-Léonard décide de fermer ses écoles bilingues, provoquant la colère des immigrants italiens et la crise dite « Crise de St Léonard ». Cet événement a marqué le début de la politisation de la langue d’enseignement avec la loi 63(13), suivie de la loi 22(14) pour ne trouver véritablement consensus auprès de la population qu’avec la Charte de la langue française, dite « loi 101 », votée en 1977. Celle-ci obligea les parents à inscrire leurs enfants dans une école francophone à moins de prouver qu’ils aient eux-mêmes suivi un enseignement en anglais. Les Italiens obtenaient aussi gain de cause en laissant leurs enfants en école anglophone, ce qui donnait également le droit à leur descendance aux écoles anglophones. Ces immigrants italiens comme d’autres avant eux qui avaient reçu un enseignement en anglais allaient ainsi rejoindre la population anglophone de Montréal. Mais cette mesure se dirigeait en particulier vers tous les futurs immigrants allophones dont les enfants devaient obligatoirement se rendre à l’école francophone, faisant chuter les inscriptions en anglais :

« La loi 101 a renversé la vapeur. Entre 1976 et 1995, le nombre d’enfants inscrits à l’école anglaise dans l’île de Montréal a chuté de 56 %. » (V. Levine, 1997 : 231)

Autre événement marquant une évolution du système scolaire québécois et qui nous intéresse tout particulièrement ici, il s’agit de l’expérience dite de Saint-Lambert. Rebuffot, dont nous allons reprendre l’argumentation, en explique clairement les circonstances (Rebuffot, 1993 : 11-13). En effet, bien avant la crise dont nous venons de parler, eut lieu une initiative décisive de la part de parents anglophones au sujet de l’enseignement du français. En 1963, à Saint-Lambert, une ville de la banlieue sud de Montréal, de réputation industrielle et attirant de riches anglophones(15), un groupe de parents s’inquiétait devant la pauvreté de l’enseignement du français alors qu’ils voyaient Montréal devenir de plus en plus francophone. Rebuffot cite le tome II du rapport Parent(16) qui présentait officiellement leurs inquiétudes :

« … il est urgent de s’interroger sur la qualité de cet enseignement de la langue seconde dans les écoles de notre province. L’enseignement de la langue seconde, dans le Québec, doit être bien donné ou n’être pas donné du tout. » (Rebuffot, 1993 : 12)

C’est ainsi que 240 parents de la commission scolaire protestante de Chambly dont dépend Saint-Lambert prennent les devants et proposent un programme de 4 ans, de la maternelle à la 3e année de primaire, entièrement au sein de leur système d’éducation. Leur motivation était économique, car ils voulaient assurer un avenir professionnel à leurs enfants, culturelle, car ils voyaient dans le bilinguisme une certaine ouverture d’esprit, aussi bien intellectuelle que sociale. Devant le refus de la commission scolaire, ces parents d’un milieu socio-économique favorisé vont faire pression en payant eux-mêmes des cours de français à leurs enfants et en faisant appel à la prestigieuse Université McGill qui publiera des articles favorables à leur projet. C’est ainsi que la première classe d’école utilisant un programme d’enseignement en langue seconde ouvre ses portes en 1964 sous la pression des parents anglophones.

La présentation successive de ces deux événements est très utile pour notre étude, car ils révèlent des conduites relativement contradictoires face à l’éducation Québécoise. La première concerne celle des immigrants allophones qui défendront l’enseignement en anglais. La deuxième concerne les québécois anglophones qui mettront en place un enseignement en français au cœur du système anglophone, le programme en immersion.

12 LE FLOCH Jean-Claude, 2008, Tout le monde en parlait (Saison 2). Disque 1. La b-t-ille de Saint-Léonard (1968) [DVD vidéo] Radio-Canada, Québec.
13 Loi pour promouvoir la langue française au Québec (1969)
14 Loi sur la langue officielle (1974)
15 Cette remarque est importante, car elle préfigure le profil social de la population qui va longtemps intéresser le programme en immersion.
16 Commission d’enquête sur l’éducation Québécoise présidée par Mgr Alphonse-Marie Parent de 1961 à 1964.

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