1.1 La machine et la matière calculée

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L’ère du numérique, la notion homme/machine

« La machine : objet fabriqué, généralement complexe, destiné à transformer l’énergie, et à utiliser cette transformation (à la différence de l’appareil et de l’outil, qui ne font qu’utiliser l’énergie. Tout système où existe une correspondance spécifique entre une énergie ou une information d’entrée et celles de sortie ; tout système utilisant une énergie extérieure pour effectuer des transformations, des exécutions sous la conduite d’un opérateur ou d’un autre système. »(1)

La distinction principale de la machine face aux objets comme nous les concevions vient de sa capacité à intégrer le geste de l’utilisateur, se rapprochant ainsi de l’Homme.

Dès le début, la machine apparaît alors comme un élément autonome s’inspirant du fonctionnement humain pour effectuer des gestes et des taches pendant un temps t sans aucune contribution humaine durant cette action. Elle devient ainsi une extension du geste humain, le prolongeant et l’amplifiant. Plus encore, la machine s’inspirant du mécanisme humain arrive peu à peu à la production de meilleurs résultats, surpassant alors la technique du corps.

En évoluant grâce à l’apport des technologies, la machine vient, par la suite, adapter son comportement en fonction des instructions reçues. Cette évolution n’inscrit plus la machine dans un cadre mécanique répété mais ouvre le champ de la programmation à travers l’utilisation de cartes perforées dictant les instructions à interpréter. La machine n’est alors plus simplement spécialisée et se dote de la possibilité de produire une richesse de réponse jusque-là divisée.

Percevant les capacités d’un support externe programmé puis intégré à la machine, le mathématicien Charles Babbage reprendra ce fonctionnement de commande au milieu des années 1830 pour en créé un second sur ce même modèle, y introduisant le principe d’unité de stockage ou de « mémoire ». De cette manière, la machine devint le lieu d’intégration de deux modules externes partagés en deux types d’informations établies par l’Homme.

Pour intégrer ce type de fonctionnement, la machine se dévoile comme un objet complexe non plus fixe, mais présentant la particularité d’être développé autour d‘un système articulant les différents éléments la composant. Ces éléments se définissent alors autour de trois notions principales : l’énergie, l’information et l’opérateur. Ce système développé autour de l’idée de communication sous-entend ainsi une action d’interaction entre ses entités communicantes introduisant le terme d’interaction homme/machine (communément nommé IHM aujourd’hui).

En effet, qu’importe le type de réponse, la machine s’entretient à répondre à une demande. A travers ce schéma se dessinent deux rôles, deux entités distinctes : l’exécutif et le commanditaire. Le philosophe Gilbert Simondon place cet échange entre deux entités au centre du fonctionnement de la machine, celle-ci comportant en effet une « marge d’indétermination ». Assurément, si la machine apparaît comme un objet évolutif nourrit pas les technologies modernes, nous ne lui prêtons aucun pouvoir de réflexion propre. Si elle se rapproche de l’homme, elle s’en détache ainsi par une distinction forte : la machine n’a pas de pouvoir décisionnaire. Ce serait donc « cette marge qui permet à la machine d’être sensible à une information extérieure »(2)

Ada Lovelace, ayant publié le premier code de langage de l’histoire de la machine et ainsi considéré comme le « premier programmeur du monde » a par ailleurs écrit au sujet de la machine avant-gardiste développée par Charles Babbage : « La machine analytique n’a nullement la prétention de créer quelque chose par elle-même. Elle peut exécuter tout ce que nous saurons lui ordonner de faire. Son rôle est de nous aider à effectuer ce que nous savons déjà dominer »(3).

De cette manière il apparaît clairement que depuis toujours l’échange entre l’Homme et la machine est au cœur du fonctionnement du système de cet objet moderne.

Les composants de la machine

L’arrivée des technologies modernes et l’influence de l’électronique permet alors d’apporter de nouvelles compétences à la machine en intégrant un objet révolutionnaire pour la société : l’ordinateur.

La machine analytique pensée par Charles Babbage, comme nous l’avons vu précédemment, est un premier pas fait vers l’ordinateur dès 1834. Introduisant les outils du langage, du décryptage, du stockage ou encore de l’exécution, cette machine représentait déjà l’ancêtre mécanique de l’ordinateur.

Le développement de l’ordinateur fit par la suite un bon au cours de la seconde guerre mondiale face aux atouts considérables que celui-ci pouvait apporter dans un tel contexte historique. La machine rentre alors au cœur de développements visant à crypter les messages secrets des peuples ennemis. C’est dans cet environnement difficile que le mathématicien et logicien Alan Turing posa les principes de base de « l’ordinateur universelle » en développant la machine « Colossus » pour les services britanniques. A travers le travail de Turing apparaît un système où le programme, tout comme les données, peuvent être stockés dans une mémoire les rendant ainsi tous deux modifiables.

John Von Neumann, professeur à l’université de Princeton, acheva cette importante période de recherche en organisant et déterminant l’architecture de l’ordinateur universel qui permettra de conserver les instructions et les données requises ou générées par le calcul. Sur ce modèle, Von Neumann induit l’idée qu’il fallait séparer les composants de stockage et le processeur en deux unités principales distinctes. La mémoire stocke ainsi les instructions et les données du programme repérables par des adresses déterminées tandis que l’unité centrale, divisée en deux sous unités (l’unité de contrôle et l’unité arithmétique et logique, exécute les instructions et transfère les données.

Introduction à la notion de matière calculée

L’arrivée de l’informatique introduit ainsi de nombreux composants autour d’une idée centrale : celle d’un langage numérique. Derrière cette apparente complexité, l’ordinateur intègre une innovation majeure : l’apparition au centre de ce système d’un nouveau matériau que le philosophe et chercheur Stéphane Vial qualifie de « matière calculée ».

Cette matière, représentée de manière matérielle par l’électronique de la machine, est, au fond, très immatérielle. En effet, nous pouvons qualifier de langage ce que la machine perçoit comme ce que la machine transmet, permettant les interactions de demande et de réponse guidant son fonctionnement. Ce langage est une forme de communication qui, pour être perçue par la machine, doit se voir numérisé à travers des lignes de code, définissant la langue numérique par une succession de formules mathématiques. A l’ère du numérique, tout devient alors calcul : les opérations intellectuelles devenant des calculs seront à leur tour converties en une substance numérisée.

La formule de l’interface homme/machine se schématise finalement comme suivant : avec la force motrice de l’électricité nous produisons du code, avec ce code nous produisons de l’algorithme, avec cette algorithme nous produisons le langage numérisé.

Analyser l’environnement du domaine des technologies numériques permet donc de comprendre que le langage apparait être l’un des enjeux majeurs du système d’interaction entre l’homme et la machine, et cela, le designer semble l’avoir rapidement assimilé. En effet, alors que le domaine design s’imprègne encore de l’ère numérique, la première forme de design numérique pensée se définit comme le « design d’interaction » (le design d’interaction, en tant que discipline professionnelle, est ainsi reconnu comme un nouveau champ du design depuis les années 1990. Le terme a été formé à la fin des années 1980 par les designers Bill Moggridge et Bill Verplank, à partir de l’expression « user’interface’design ». Ce concept décrit le nouveau rapport homme-machine marqué par l’apparition d’environnements de dialogue utilisant la puissance des ordinateurs à d’autres fins que le calcul. L’utilisation se développant ainsi à ce que nous pourrons appeler le grand public, la matière calculée, objet du langage numérique, doit pouvoir être assimilé par l’utilisateur. Pourtant, cette matière paraît insaisissable.

Mais pour Jean Louis Fréchin, même dans le numérique, « on ne peut pas faire le deuil de l’objet car il matérialise l’immatériel, le service »(4). Quel est alors l’objet de ces nouvelles pratiques du design ?

1 Définition issue du Petit Robert, Paris, Dictionnaire Le Robert, 2000
2 Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Editions Aubier, 1958-1969-1989
3 écrit de Ada Lovelace en 1843, amie et assistance de Charles Babbage avec lequel elle collabora pour l’écriture de travaux scientifiques
4 Jean Louis Fréchin lors de son entretien réalisé par L’usine nouvelle pour Les 100 du numérique en France

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